« L’homme qui songe est un Dieu, celui qui
pense un mendiant »
Ecrire sur un lieu et une époque sans s’y trouver physiquement, sur la foi de lectures en n’ayant pour guide dans ce voyage que l’amour et l’enthousiasme, réveiller en nous le pèlerin de la Grèce tant de fois déçu et nous faire retrouver dans la douleur de la perte ce monde disparu, par le chant endeuillé d’un jeune poète, tel est l’accomplissement du jeune Hölderlin dont le premier chef d’œuvre est paradoxalement écrit en prose.
Roman de poète, roman de jeunesse ? Stephan Zweig pointe d’emblée tous ses défauts avant d’en louer la splendide écriture : « dans Hyperion nous avons l’essai de quelqu’un qui cherche à créer des personnages plastiques, alors qu’il n’a jamais approché les hommes, qui décrit un sujet (la guerre) qu’il ne connaît pas, qui décrit un pays (la Grèce) où il n’est jamais allé et une époque (le présent) dont il ne s’est jamais soucié ». Tel est le point de vue d’un romancier, mais comment en rester là ? Bien sûr il s’agit d’un roman épistolaire, genre fort répandu à l’époque, et qui donne la distance pour parler de soi, autobiographie parfois à peine masquée. Mais la correspondance, cette pratique si familière, a aussi un sens profond, proprement poétique. C’est en correspondance que le jeune poète lit les classiques grecs et latins, qu’il s’en imprègne et au diapason desquels il accorde sa lyre car le correspondant est en harmonie rythmique avec son destinataire. Et la Grèce est la destination d’Hyperion et aussi le destin d’Hölderlin, la source de toute son œuvre et peut-être, lui qui s’est cru frappé de la flèche d’Apollon, de sa fatale maladie. En tout cas, le pays de la transgression païenne pour le jeune étudiant du séminaire de Tübingen, éduqué dans le protestantisme rigoriste pour devenir vicaire, mais combien splendide, lieu de la beauté éternelle, du rêve de l’âge d’or et de l’unité perdue.
La Grèce, il la connaît d’un savoir intuitif autant que livresque et peu de lecteurs actuels ont encore sa connaissance de la langue ancienne, alors qu’au contraire nous pouvons si facilement faire le voyage derrière les Alpes et voir de nos yeux l’Isthme de Corinthe, Athènes et Smyrne et tous les lieux qui sont décrits dans Hypérion, mais c’est une pauvre supériorité que notre vitesse oublieuse, car tout voyage dans l’espace est aussi voyage dans le temps. Peu de poètes ont comme lui cru aussi profondément et perçu avec autant d’acuité ce qu’est le génie des lieux, leur mémoire et comme ils sont héroïquement découverts ou conquis, choisis par l’oracle et nommés. Un lieu dans cette vision est un centre magique, magnétique, habité par la vie de la nature, les hommes, et le génie – démon, ange ou dieu. Qu’un des trois ordres fasse défaut et le poète est en exil.
Surmontées les réticences critiques, le lecteur découvre un livre étrange, inscrit dans le poignant de l’absence, décrivant un monde inversé de courants contraires – comme l’image d’une carte à jouer qui peut se lire dans un sens ou un autre. Hypérion, rentré en Grèce écrit à son ami allemand Bellarmin qu’il a rencontré en Italie, et l’entretien du souci que lui cause l’asservissement de son pays dont la déchéance l’accable : « la grandeur des anciens me courbait la nuque ainsi qu’une tempête ». Voici donc un roman écrit par un auteur allemand qui « expose » philosophiquement ses idées sur la Grèce, mais aussi, à l’inverse, le personnage est un Grec – avatar de l’Ancêtre hellénique – qui parle allemand : le Poète, tel que le rêve le jeune Hölderlin. Voilà le grand œuvre à venir posé dès le départ.
Hypérion désenchanté se sent étranger à son siècle et son pays, il est en quête d’un guide pour parfaire son éducation. Thème classique. C’est un roman d’initiation mais alors que l’apprentissage se fait par une suite d’acquisitions, là, il se fait par une suite de pertes. A peine a-t-il rencontré son mentor, Adamas, que celui-ci le quitte. Avec lui il apprend une piété hérétique – difficile à imaginer de la part d’un Grec élevé dans l’orthodoxie chrétienne – et à revenir vers les dieux antiques comme un pénitent. Inversion du sacré vaguement justifiée par l’aspiration à une « nouvelle église » rêvée par Hegel et Schelling. Cette ferveur panthéiste s’amplifiera ensuite dans les poèmes, par exemple l’Archipel : « Je veux vivre avec vous, souvent, ô vous noms glorieux ! / Vous invoquer la nuit, et si vous paraissez courroucés / Que le soc ait profané vos tombes, avec la voie du cœur / Je veux pour vous d’un chant pieux l’expier, ombres sacrées ».
Hyperion part à Smyrne, dans un état de grand désarroi et découragement, déçu et lassé de « chercher des raisins du désert et des fleurs sur les glaciers ». Comme souvent dans un itinéraire poétique, c’est au moment où on est sur le point de renoncer à la vocation qu’elle revient bouleverser l’existence. Alabanda, engagé dans l’action, réveille le patriotisme et l’esprit de révolte d’Hypérion qui retrouve avec cette passion virile – proche de l’homosexualité, mais le mot n’est jamais écrit – l’espoir et les grandes ambitions. Mais, nouvelle rupture, Alabanda se révèle lié à une secte douteuse et blesse profondément la sensibilité de son ami.
C’est alors qu’au fond d’un désespoir violemment nihiliste, le jeune homme rencontre Diotima – figure de la bien aimée Suzette Gontard l’unique amour de sa vie – dont le nom est inspiré par Platon, et ce n’est pas par hasard. Contrairement à la Diotime du Banquet qui est une étrangère, Diotima estpurement grecque, et alors que Diotime, tournée vers la vie et la fertilité, enseigne l’amour de la beauté et de l’immortalité conquise pour les générations futures, Diotima, qui reprend le rôle de guide d’Adamas, regarde vers le passé et la gloire perdue de la Grèce antique et, assaillie par l’angoisse destructrice de son amant, elle vivra un amour tragique qui la tournera, elle qui est si vive et entière dans sa simplicité et son naturel, vers la mort.
Pour Hypérion, son amour est illumination : « Je l’ai gardée avec révérence, je l’ai portée en moi comme un palladium, le divin qui m’apparut alors et si, dorénavant le destin, faisant de moi sa proie me précipite d’un abîme à l’autre, étouffant en moi toute pensée : que cette chose unique survive en moi à moi-même, et resplendisse en moi et règne dans sa clarté indestructible, éternelle ».
Ensemble ils méditent sur les lieux et on voit Hypérion se lancer dans des discours philosophiques sur la civilisation grecque et dessiner ainsi l’idéal humain des romantiques « la belle âme ». Cette partie du roman est emportée par le courant lyrique et la puissance du style et ce thème de l’âge d’or perdu est repris avec des accents poignants : «Athènes était devant nous comme un immense naufrage, quand les rafales se sont tues et les marins enfuis, et que le cadavre de la flotte anéantie gît méconnaissable sur les syrtes ; et les colonnes orphelines se dressaient à nos yeux pareilles aux troncs nus d’une forêt qui, verte encore la veille, a brûlé dans la nuit ».
C’est en plein bonheur cette fois que la déflagration vient déchirer l’union rêvée. Alabanda appelle Hypérion à se joindre aux insurgés grecs alliés des Russes dans leur guerre contre les Turcs. Cette guerre, il est en effet manifeste que Hölderlin ne l’a pas connue, mais elle est le modèle de la guerre de libération, et elle reflète l’enthousiasme que les jeunes intellectuels allemands ont éprouvé pour la révolution française. Hölderlin était un admirateur de Rousseau, à la gloire duquel il a d’ailleurs écrit une ode et dont il reprend les idées sur le rôle d’éducateur du peuple et sur l’innocence des premiers âges. Dans les accents guerriers et conquérants et l’amitié virile retrouvée dans l’idéal commun, on retrouve les aspirations de toute une génération assoiffée de gloire et emportée par un immense espoir de libération des peuples et un patriotisme juvénile, idée si neuve à l’époque.
Révolution veut dire accomplissement d’un cercle : tels les astres autour du ciel, les Dieux allaient revenir : Hölderlin croyait à l’avènement d’un nouvel âge où serait scellée à nouveau l’alliance brisée - le symbole au sens plein - par laquelle les Dieux confient le soin de la terre aux hommes pour qu’ils la rendent humaine, car c’est ainsi qu’elle devient divine. Cet espoir collectif donne un ton solaire, épique, à la progression de l’intrigue et plus tard, Hölderlin exaltera dans ses poèmes cette « tonalité héroïque », avec toute la ferveur de la jeunesse au tournant du siècle, dont les espoirs seront malheureusement déçus.
Car en effet, les guerriers sont défaits, les pseudo héros ne sont qu’une poignée de soudards pillards qui prennent la fuite. Hypérion bourrelé de culpabilité n’ose plus revenir vers Diotima, son sens de l’honneur le lui interdit, il rompt, s’engage dans le combat avec les Russes, cherchant la mort. A partir de cette guerre, la correspondance se fait entre les deux amants, dans le récit qu’en fait Hypérion à Bellarmin, et les croisements de lettres non reçues ou retardées sont le ressort classique de la tragédie qui se dénoue. Le rapport triangulaire explose et ruine totalement la vie d’Hypérion qui ressort de la crise en grand brûlé : Diotima est morte et Alabanda se livre en sacrifice à la vengeance de sa secte.
Dans la catastrophe finale il est bon de s’arrêter sur plusieurs remarques. Tout d’abord la mort de Diotima n’est pas relatée par des témoins comme il semblerait logique, non, elle meurt en décrivant sa mort, comme un sage, comme une poétesse. Son accent, ses exhortations, sont socratiques et viriles : Diotima meurt parce que son amour et sa souffrance l’ont projetée dans l’absolu et qu’elle est devenue trop grande pour la vie simple à laquelle elle aspirait jeune fille ; telle une initiée elle meurt en léguant la vocation poétique à son amant comme un suprême devoir de fidélité sacrée.
Ensuite un point formel qui est aussi une question de fond : la mort symbolique d’Hypérion après le départ d’Alabanda, est saluée par un poème splendide : « Le chant du destin ».
HYPERION SCHICKSALSLIED
Traduction de Philippe Jacottet
Traduction d’Armel Guerne
Ihr wandelt droben im Licht
Auf weichem Bode, selige Genien!
Glänzende Götterlüfte
Rühren euch leicht,
Wie die Finger der Künstlerin
Heilige Saiten
Vous avancez là-haut dans la lumière
Sur un sol tendre, bienheureux génies
Les souffles scintillants des dieux
Vous effleurent à peine
Ainsi les doigts musiciens
Les cordes saintes.
Vous cheminez là-haut dans la lumière
Sur un sol de douceur, ô génies bienheureux !
Et les brises miroitantes des dieux
Vous caressent, légères
Comme les doigts de la musicienne
La lyre sacrée.
Schicksallos, wie der schlafende
Säugling, atmen die Himmlischen
Keusch bewahrt
In bescheidener Knospe
Blühet ewig
Ihnen der Geist,
Und die seligen Augen
Blicken in stiller
Ewiger Klarheit
Les habitants du Ciel vivent purs de destin
Comme le nourrisson qui dort ;
Gardé avec pudeur
En modeste bouton,
L’esprit éternellement
Fleurit en eux.
Et les yeux bienheureux
Considèrent la calme
Eternelle clarté.
Hors du destin, comme dans son sommeil
Le nouveau-né, respirent ceux du ciel ;
Conservé chastement
Dans son bourgeon modeste
Eternellement fleurit
Leur esprit,
Et les yeux bienheureux
S’ouvrent dans l’immobile
Eternelle clarté
Doch uns ist gegeben,
Auf keiner Stätte zu ruhn,
Es schwinden, es fallen
Die leidenden Menschen
Blindlings von einer
Stunde zur andern,
Wie Wasser von Klippe
Zu Klippe geworfen
Jahr lang ins Ungewisse hinab
Mais à nous il échoit
De ne pouvoir reposer nulle part.
Les hommes de douleur
Chancellent, tombent
Aveuglément d’une heure
A une autre heure,
Comme l’eau de rocher
En rocher rejetée
Par les années dans le gouffre incertain
Mais nous, ce qui nous est donné
C’est de ne reposer nulle part,
Ils s’amenuisent, ils tombent
Les hommes de douleur
Aveuglément d’une heure
Dans l’autre
Comme l’eau rejaillissant
De rocher en rocher,
Dans l’Incertain, tout au long des années
Le roman d’apprentissage se termine classiquement par le choix du héro de sa vocation. Un poète est né. Cette progression du discours de l’apprentissage qui est aussi progression dialectique du sujet libre en quête d’unité absolue, et avancée vers la vérité, est sapée, détruite par la noire réalité issue de sa logique même. Car c’est d’une dépossession, d’un arrachement, voire d’une mutilation qu’il s’agit puisqu’en fin de parcours Hypérion a tout perdu – l’amour, la fraternité, l’idéal. La montée vers le vrai est d’essence tragique et les déchirements existentiels sont l’expression d’un conflit plus essentiel. Dans la maturité de son art Hölderlin campera une figure de mage démiurge avec son Empédocle où la tragédie de l’esprit sera mise en scène, en vers taillés et sculptés dans une langue complexe. Hypérion, en quête de beauté, se heurte violemment à « la noire aporie ». Diotima, qui en meurt, décrit cette inversion ultime qui rend la vie impossible et la phrase prend un poids plus fort quand on sait qu’elle est écrite par le traducteur d’Antigone qui finira par hanter sa propre vie comme un fantôme : « Que c’était les morts qui marchaient sur la terre et les vivants, les hommes divins qui étaient dessous ».
Les retournements successifs sont plus que des rebondissements romanesques, ils n’en ont que l’apparence. En réalité on touche déjà dans la fulgurance de certaines remarques, à l’expérience du néant venu des profondeurs où tombe le quêteur d’absolu qui se défait dans son époque manquée et qui lui manque, jusqu’à lui dénier la dignité d’un monde pleinement réel sauf à l’hypostasier, lui redonner une substance par la transfiguration poétique.
Mais Hölderlin ne « fabule » pas. Il reste toujours lucide : « je sais que le ciel est mort, qu’il est vide, que la terre jadis débordante de beauté et de vie est près de se réduire à une fourmilière ». Son idéalisme est sans cesse mis à l’épreuve, échoue et se relève, est mis en pièces pour se rassembler plus fortement.
Au moins l’aigle aura eu son envol : la poésie entre par effraction dans le texte avec le « Schicksal lied », parfait dans son rythme et sa densité prosodique, qui crève littéralement la prose. Non parce que l’écriture n’est pas belle – au contraire – mais parce qu’elle se ruine elle-même à suivre un fil narratif et psychologique tandis que le poème, venu d’un lieu plus haut et solitaire, demeure en lui-même et se relie directement à l’univers par le rythme. Tout chante, tout vibre, tel est le message, et la fine oreille du poète perçoit encore les derniers échos d’un monde révolu. La nécessité de la poésie comme forme radicalement distincte relève de la différence entre discours et chant, entre quotidien et fête, entre vie sociale et êtres poétiques. C’est une saturation du monde par sa propre essence qui se retire et ressurgit dans un éveil titanesque des éléments. Rythme et irruption tellurique dans la convocation des forces naturelles et le conflit tragique, tels sont les thèmes qui reviendront plus tard dans les grands poèmes de Hölderlin.
Mais avant il a fallu prononcer le divorce avec l’Allemagne et le réquisitoire est d’une lucidité impitoyable, admirable dans son style lapidaire : « On ne peut concevoir de peuple plus déchiré que les Allemands. Tu trouveras parmi eux des ouvriers, des penseurs, des prêtres, des maîtres et des serviteurs, des jeunes gens et des adultes certes : mais pas un homme. On croirait voir un champ de bataille couvert de bras, de mains, de membres pêle-mêle, où le sang de la vie se perd lentement dans les sables… ».
Les Allemands sont « malades de la perte des Dieux et de la nature » et l’œuvre à venir de Hölderlin sera un immense chant nostalgique pour faire revenir les « Célestes » et rendre sensible la beauté surnaturelle de la terre – sa terre qu’il connaît avec toutes les fibres de ses sens, avec tous les souvenirs de son enfance, ouverte vers le large par les fleuves, les lacs, les montagnes, transfigurés poétiquement. Il faudra pour cela d’autres transgressions formelles, une libération totale par rapport à la rime et aux conventions de la versification, et un approfondissement extraordinaire de l’héritage grec par la traduction de Sophocle et Pindare.
Si à chaque détour de cette lecture les références à l’œuvre future se présentent à l’esprit, c’est que la création procède un peu comme la peinture. En cela que le roman, qui forme un tout en lui-même, apparaît comme une eau forte, une gravure ou un de ces miraculeux croquis qui préparent une grande fresque. Et il y aurait à dire beaucoup sur le rapport entre roman et poésie à propos d’Hypérion, roman complet en tant que prose en même temps qu’une esquisse légère par rapport à l’approfondissement que seule la forme poétique permet, parce qu’elle va au-delà de la démonstration rationnelle et philosophique.
Mais dans l’œuvre poétique à son tour, il y a ce qu’on appelle avec quelque arbitraire des « poèmes aboutis » et des « poèmes inachevés » - ou des ébauches - rien n’est moins sûr. Car avec le rythme, l’art de Hölderlin repose sur le souffle et la méditation, comme le veut l’art le plus ancestral, et lorsqu’un poème ne lui paraissait pas « abouti » plutôt que de le corriger, souvent il recommençait, d’après ce qu’en dit Wilhem Waibliger. Il y a trois versions de l’Empédocle, toutes inachevées et pourtant parfaites parce que d’une seule grande lancée. Œuvre poussée aux limites, peut-être irréalisable, en tout cas épuisante quand le délire brise le moule et que les images arrivent déchiquetées et que, ployant sous la crise, il devait jeter les mots en hâte sur le papier, produisant ces « poèmes troués » qui ont fasciné des poètes français comme Pierre Jean Jouve ou René Char.
Que peut représenter Hölderlin en France et à notre époque ? Sans nul doute c’est un poète maudit. Par sa vie tragique qui compte 36 ans de folie, par le fait que, à part quelques amis illustres, dont Bettina Von Armin, il ait été relativement peu connu de son vivant et au cours du 19ème siècle, et que, à peine était-il redécouvert et salué par de grands poètes comme Rilke, un nouveau cycle fatal s’enclenchait où il devenait le poète favori de certains cercles intellectuels, et c’est par ce biais, terrible ironie bafouant son intégrité, que le Troisième Reich en fit une célébrité détournée, et le livre que les soldats de la Wehrmacht devaient emporter dans leurs bagages.
Désespérant aussi d’une autre façon : les poèmes de Hölderlin ne sont pas « noirs » et il a écrit un hymne à l’espoir. Parce que, s’il restait encore un éclat surnaturel sur le cours des fleuves, et même si les Dieux s’étaient retirés, leur nom pouvait être emblème et donner l’envoi vers l’Olympe bouleversé des êtres légendaires, et si le temple antique était détruit, il restait la nature sacrée vers laquelle monte le chant dans tous les lieux où elle apparaît dans sa nouveauté, et malgré le deuil des civilisations englouties il y avait encore, à l’époque, une immense foi dans le devenir des peuples. Mais nous, au 21ème siècle, où 200 ans valent 2000 ans, il semble que nous soyons aussi éloignés de l’époque où vécut Hölderlin qu’il l’était lui-même de celle de Sophocle. Et nous perdons la magie des lieux qui ne sont plus que leur propre mise en scène, nous perdons le souci politique et le sens de la cité et il semble que les Dieux ironiques aient emmené avec eux, comme une traîne de splendeur, la nature entière, les langues, les cultures que nous ne savons plus préserver tandis que les fusées foncent fièrement vers les planètes mortes qui portent encore leurs noms ; l’hybris criminel s’incarne dans la folie purificatrice et nous ne sommes pas délivrés de l’inversion tragique.
Comme son ombre, c’est encore le discours rationnel qui escorte le poète. En pleine époque nazie, Hölderlin fut commenté par Heidegger au sommet de son influence et de son autorité. Et, encore maintenant, c’est au travers de la réception en France de Heidegger, que l’œuvre du poète est présentée au public.
Mais la pensée, par son mouvement même, repousse parfois au second plan la sensibilité, la sensualité et le caractère essentiellement plastique du poème comme œuvre d’art, surtout s’il s’agit d’un système philosophique cohérent et imposant comme celui de Heidegger dont les commentaires restent purement abstraits.
On ne peut éluder cela : bien qu’il ait été influencé par les philosophes de son temps et que sa réception en France ait déclenché un mouvement complexe dans la philosophie qui ne sera pas décrit ici, Hölderlin a écrit des poèmes, non des discours philosophiques, et la difficulté de sa langue demande l’accueil talentueux d’un poète. Mais il n’était pas connu en France de son vivant et plus tard, malgré de nombreuses tentatives de traductions et un immense travail d’érudition, il n’a pas eu la grâce de trouver un véritable Correspondant capable de déployer autant de génie créateur pour restituer son œuvre en français qu’il en avait mis lui-même pour traduire les classiques grecs.